Interaction designer, domaine de la littérature

«Il ne m’est pas possible de faire connaître l’histoire que je raconte, le livre que j’écris, comme on fait connaître un paysage, (comme Brueghel fait connaître un paysage) avec des milliers de détails et d’histoires particulières. Il ne m’est pas possible (je le regrette) de m’exprimer comme s’exprime le musicien qui fait trotter à la fois tous les instruments. On les entend tous, on est impressionné par l’ensemble, on est impressionné par le chant ou par l’accompagnement, ou par tel timbre, ou par les bois, ou par les cuivres, ou par les cors, ou par les cimbales qui se mettent à gronder juste au moment où le basson était en train de s’exprimer, autant que faire se peut, à la lisière d’un verger, semble-t-il, et le total fait un grand drame. Je n’avais pas projeté, avec Langlois, d’exprimer le total. Ou alors, il faut en revenir à ce que je disais tout à l’heure : se donner à tâche d’exprimer la «monstrueuse accumulation». Mais, là alors, avec l’écriture on n’a pas un instrument bien docile. Le musicien peut faire entendre simultanément un très grand nombre de timbres. Il y a évidemment une limite qu’il ne peut pas dépasser, mais nous, avec l’écriture, nous serions même bien contents de l’atteindre, cette limite. Car nous sommes obligés de raconter à la queue leu leu ; les mos s’écrivent les uns à la suite des autres, et les histoires, tout ce qu’on peut faire, c’est de les enchaîner. Tandis que Brueghel, il tue un cochon dans le coin gauche, il plume une oie un peu plus haut, il passe une main coquine sous les seins de la femme en rouge et, là-haut à droite, il s’assoit sur un tonneau en brandissant une broche qui traverse une enfilade de six beaux merles bleus. Et on a beau ne faire attention qu’au cochon rose et à l’acier du couteau qui l’égorge, on a en même temps dans l’oeil le blanc des plumes, le pourpre du corsage, le brun du tonneau et le bleu des merles. Pour raconter la même chose je n’ai, moi, que des mots qu’on lit les uns après les autres (et on en saute).»

Jean Giono, Noé, 1947